« J’ai connu la rue à 60 ans. D’un seul coup, je me suis retrouvé dehors. La rue, c’est la violence et la débrouille. Aujourd’hui, j’ai 73 ans, j’ai de la chance, je suis toujours en vie. » Didier parle de ses dernières années sans état d’âme. La galère, ce saisonnier viticole expulsé de son logement au moment du Covid faute d’emploi, l’a connue tardivement ; même s’il ne roulait pas sur l’or, il s’en sortait. « Marcher avec ses affaires sur le dos, 5 à 6 km par jour, à plus de 60 ans, c’est quasi impossible. À la Croix Rouge, je pouvais laisser mes sacs et puis, à un moment, on m’a aidé et j’ai été pris en charge à l’hôpital. » Amputé d’un doigt de pied, Didier fait partie des personnes en errance suivie par l’équipe de maraude de l’accueil de jour de Perpignan composée de 3 éducatrices et éducateurs spécialisés qui interviennent dans la rue, du lundi au vendredi. En 2025, elle a accompagné 549 personnes sans domicile. « Le nombre de personnes âgées à la rue est en augmentation croissante, c’est un vrai changement. Elles dorment dehors, dans leur voiture, jusqu’à plus de 90 ans. Face à la perte d’autonomie, aux troubles cognitifs et psychologiques, les centres d’hébergement d’urgence ne sont pas du tout adaptés pour les accueillir et leur sécurité n’est pas assurée », note Arantxa del Castillo. L’équipe délivre seule un accompagnement médico-social et administratif qui nécessite un suivi de plusieurs mois, voire plusieurs années. « Pour pallier ce manque d’hébergement et de logement, il n’y a que très peu de places dédiées à la sortie d’hospitalisation des plus de 60 ans à la rue dans le département et il faut compter jusqu’à 2 ans d’attente pour une place en maison de retraite, quand elles y ont droit » complète Loïc Fernandihno. Accompagné depuis novembre 2026, Didier touche enfin sa petite retraite et avec les APL, il a pu devenir locataire d’un studio, fin décembre. « J’ai de quoi vivre. C’est grâce à l’équipe de la maraude que je m’en suis sorti, que j’ai un toit sur la tête, une hygiène de vie. Surtout, je me sens en sécurité. Je suis sauvé ; mais oui, j’ai souvent eu peur de mourir. » Est-ce parce que l’espérance de vie à la rue est de 49 ans en moyenne, que les seniors en grande précarité sont si peu pris en compte dans les dispositifs d’hébergement et que les logements accessibles et adaptés au vieillissement sont aussi rares ? « En tout cas, on constate une vraie pénurie dans les dispositifs publics ; on manque de moyens humains et de personnels médicaux pour les accompagner, alors même qu’ils vieillissent plus vite que les autres, avec des symptômes lourds qui nécessitent des soins et des structures adéquates », ajoute encore Loïc. Cette pénurie, Sarah Folleas, coordinatrice des 16 accueils de jour de la métropole de Lyon qui ont comptabilisé 175 000 passages l’an dernier, la constate aussi. « Les seniors représentent 18 % du public que nous accompagnons. C’est la 1re année que je pointe ce pourcentage car c’est aujourd’hui un vrai sujet. Or, pour l’instant, les prises en charge médico-sociales de ce public sont très rares dans l’hébergement et le logement ; il faut que tous les acteurs de la veille sociale se concertent pour qualifier les besoins et les faire remonter auprès des autorités publiques. »
Bien logé, bien vieillir
« J’ai commencé par dormir dans ma voiture, puis sur des bancs ; j’avais froid, j’avais faim. La rue, ça tue ; il faut survivre, éviter les bagarres. » Aujourd’hui, Patrick marche avec une béquille et n’en dit pas plus sur son passé, l’émotion est trop forte. Depuis qu’il s’est installé en 2009 dans la Pension de famille « Le Pari(s)», à Voiron, il a littéralement changé de vie. Moins d’addiction, plus du tout d’isolement ni de peur et une meilleure santé. « Mon frigo est toujours rempli et j’ai pris du poids ! Je suis bien entouré, ici, j’aime parler avec les autres et je sais qu’on m’aidera si j’ai besoin ; j’ai un lit médicalisé, des barres dans la salle de bains. Ici, j’ai 100 % confiance. » Une fois par semaine, Patrick participe à la sortie « marche adaptée » pour garder la forme et en 17 ans de vie à la Pension, il n’est pas retourné à l’hôpital. Florence, 52 ans, a de gros problèmes cardiaques. Elle a quitté son logement social en 2023 pour venir ici, car elle ne se sentait plus en sécurité, trop isolée dans son quartier grenoblois. « J’ai été traumatisée par les hommes toute ma vie, j’ai subi des violences. À la Pension, je vois que j’évolue beaucoup, c’est ma famille de cœur ! » À Voiron, 2 médiatrices santé passent régulièrement voir les habitants âgés et dans la nouvelle Pension de Coublevie qui ouvrira fin août, tout a été pensé pour les seniors, avec un soutien financier de la Fondation, des collectivités territoriales et de la Caisse d’assurance retraite. Ascenseur, volets électriques et isolation du bâti pour se protéger des canicules ; horloge adaptée pour les repères temporels… les logements et parties communes ont été conçus avec les habitants pour permettre le bien vieillir. « Logement et vieillissement sont étroitement liés. Dans les Pensions de famille, on le sait bien : les habitants désirent rester le plus longtemps possible, notamment parce qu’il n’y a que peu de liens familiaux. On a donc travaillé, équipe encadrante et habitants, à se donner les moyens de répondre à cette demande, sans oublier d’évoquer la fin de vie », précise Charlotte Doubovetzki, sociologue, à l’initiative d’une plateforme unique en son genre, dédiée au vieillissement et à la précarité, créée en 2020, avec 4 Pensions de famille du réseau de la Fondation.

Inclure dedans et dehors
L’importance du lien, la nécessité de rompre l’isolement, Jeanine (en photo ci-dessus, tout à gauche), veuve de 87 ans et grand-mère de 8 petits-enfants, sait combien cela est primordial pour son moral et sa santé. En Gironde, elle s’est installée il y a 3 ans dans un petit village, au-dessus de Castillon, où il n’y a plus de commerce et où elle assiste au mouvement pendulaire des habitants qui travaillent tous en ville. « Je ne peux pas rester seule, ça m’angoisse ; j’ai besoin de parler, de partager. Ici, j’en suis réduite à me parler à moi-même… je ne marche plus bien, mais j’aime encore rire et je suis une bonne vivante ! J’ai encore envie de vivre de bons moments, mais à mon rythme, avec des gens de mon âge », précise la future locataire d’un 35 m2 et de 162 m2 d’espaces partagés situés dans la maison partagée de Castillon-la-Bataille inaugurée cet été. Un projet qu’elle a mûri et dans lequel elle s’est investie depuis plus d’un an, en participant à des ateliers collectifs avec les autres habitants, 5 femmes et 3 hommes. Normes PMR pour l’accès de la maison et l’aménagement de la cuisine… tout est adapté aux seniors, sans que cela se voit. « Attention, ça n’a rien à voir avec un Ehpad ! On a pensé la maison ensemble, on se connaît bien, on se tutoie ; on a fait ce choix pour les mêmes raisons. Je vais vivre dans un logement plus petit, ça aussi, ça me plaît. Et puis, je reste près de Castillon et de ma fille, c’est important, je suis attachée à cette région. » Garder le lien social et l’ancrage territorial, maintenir les retraités acteurs et actrices de leur habitat ; réaliser des logements à taille humaine accessibles aux petites pensions de retraite… l’association « Territoire des possibles » créée il y a 10 ans, a ouvert son 1er habitat partagé en 2022 ; 3 nouvelles maisons seront inaugurées d’ici fin 2026, dont plusieurs logements ont été produits grâce au soutien financier de la Fondation. « On développe de vraies dynamiques de territoire, avec les communes, l’État, le Département et la Région, les caisses de retraite, les citoyens. On assume d’emblée le logement adapté pour le bien vieillir, on a d’ailleurs des locataires de plus de 90 ans. Ce qui me surprend, c’est que beaucoup de nos seniors sont sortis des radars de l’aide sociale. Ils étaient hébergés dans leur famille, chez des amis dans le meilleur des cas ; d’autres vivaient dans des logements vétustes car plus du tout adaptés », note Laetitia Rullier, codirectrice de l’association. Autre point d’attention, la proximité avec la vie alentour, dont les professionnels de santé. « Cela rassure de pouvoir compter les uns sur les autres et ces maisons portent un vrai changement de regard sur le rapport entre logement et vieillesse. » Chaque projet citoyen et collaboratif met environ 5 ans à voir le jour, avec pour objectif d’offrir une nouvelle vie aux séniors, dans un esprit de solidarité et de convivialité.