Les uns avec les autres

05.10.2026
9 min

La fraternité est une des valeurs fondatrices de notre République ; elle donne sens à notre quotidien individuel et collectif, témoignant de notre besoin profond de partage et de vivre ensemble. 

« On est ouvert à tous depuis le premier jour. Ici, c’est le partage de tout ! Dans ce quartier, il y a énormément de compétences, de nationalités et de savoirs », Driss Farahy, Directeur de l’association « Au Lavoir » a un débit de parole à la hauteur de son enthousiasme. Dire tout ce qui est fait, n’oublier personne, témoigner inlassablement de la dynamique que la laverie solidaire a créé dans les quartiers populaires lillois du Faubourg de Bethune et de Moulins. Tout a commencé par l’envie d’agir ensemble afin de permettre aux habitants de laver et sécher leur linge à très petits prix, voire gratuitement pour les plus précaires. Pendant le lavage, on se rencontre à l’étage, on discute, on s’entraide autour d’une collation, on emprunte un livre dans la bibliothèque. Petit à petit, une dynamique collective prend vie. L’association compte aujourd’hui 1350 adhérents, 4 salariés, dont une animatrice et un travailleur social. « Le linge, ça a été l’accroche. On a d’abord répondu à un besoin économique ainsi qu’à l’isolement des femmes. Puis, on a ouvert un chantier d’insertion, et enfin on a proposé des activités à partager : des sorties, des ateliers cuisine ou couture où s’échangent les savoirs ; des groupes de travail sur l’accès à la santé et la diététique. »  La force de l’association ? Trouver des solutions ensemble aux problèmes de chacun. En quinze ans, « Au Lavoir » a permis l’insertion de 80 personnes en plein cœur des deux Quartiers prioritaires de la ville (QPV). « À chaque fois, on cherche à encourager l’autonomie ; on fait confiance, en accompagnant s’il le faut ; on a de plus en plus de jeunes et de familles monoparentales ». Marie-Françoise, une des fondatrices, ajoute : « Le Lavoir, c’est une ambiance unique, on se sent invité et bienvenu, et en même temps on est chez soi ! » Dans ce lieu chéri de tous et financé depuis sa création par la Fondation, pas de barrière de la langue, pas de démarches administratives abandonnées ; un refus de l’exclusion sous toutes ses formes, qu’il s’agisse d’emploi, de culture ou de santé. Rudy, 54 ans, fréquente la structure depuis 10 ans ; grâce au Lavoir, il a trouvé un emploi de chauffeur et accompagnateur pour les personnes sous curatelle. « Ici, c’est exceptionnel ! Tout le monde est à égalité, quelles que soient les difficultés ; on est une grande famille, on se parle sans jugement ni intérêt. Chacun écoute, aide en fonction de ses possibilités. Et c’est tous les jours et pour tout le monde. Ici, je ne me suis jamais senti seul. C’est le Lavoir qui m’a permis de trouver mon travail, qui m’a aidé pour mon recours Dalo et m’a donné le courage d’attendre pendant 2 ans… c’était éternellement long ! » À deux pas du Lavoir, le cabinet du Docteur Wallid Hanna, un habitué. « Je viens souvent prendre un café, on est ici chez soi ; le petit plus, c’est la simplicité ; il y a toujours des gens à rencontrer, des liens qui se créent. Chacun prend le temps pour l’autre. Les gens se font du bien, c’est tellement rare aujourd’hui ! Cela amène de la joie et de la solidarité dans ce quartier, je le vois bien dans ma patientèle. Mes enfants n’habitent plus là mais ils viennent laver leur linge ici parce qu’il y a quelque chose de très fort ; bien sûr, tous les problèmes ne sont pas résolus, mais les gens s’apportent toujours quelque chose. » 

Ouvrir la porte, ouvrir le cœur

Redonner espoir et inclure celles et ceux qui sont en difficulté, rompre l’isolement ; partager les différences et les parcours de vie : une volonté également chevillée au corps des habitants de la Pension de famille « Le temps des cerises » et des membres de l’association Réseaux Échanges et Solidarité » (RESO), à Bourg-en-Bresse. Situé tout près de la gare, au rez-de-chaussée de la Pension, un restaurant pas comme les autres ne désemplit pas depuis son ouverture, il y a 16 ans. Si le menu de « La Canaille » affiche une formule « entrée-plat-fromage blanc -dessert- café et boisson » au prix de 14 euros, il offre surtout un bouillon de rencontres et de partages quotidiens autour des habitants, des bénévoles et des clients. « En finir avec les exclus de tout d’un côté et de l’autre, le reste du monde. Décloisonner et créer du lien, c’était ça notre projet ! », note avec passion Carole Gerbaud, trésorière de l’association et première hôtesse de la Pension de famille. Hormis le mois d’août et quelques jours fériés, « La Canaille » est ouverte tous les jours de la semaine, avec 3 salariés (dont 2 en cuisine) et 4-5 bénévoles en salle qui selon l’humeur du jour, se retrouvent d’un côté ou de l’autre de la table. Comme Françoise qui vient pour le service 2 fois/semaine. « Quand on est là, on a une seule envie : revenir. Les repas sont très vivants ; ici on est tous frères et sœurs et l’entraide est permanente. J’habite à Bourg depuis 50 ans, des lieux comme celui-ci, il n’y en a pas assez ! Regardez dans la rue aujourd’hui, personne ne se parle, encore moins s’il s’agit d’une personne sans domicile… la première étincelle ici, c’est la parole. » Bernard est lui aussi bénévole et client. « Les gens viennent chercher la convivialité, le petit plus que constitue le lien social, en plus du menu imbattable. Les clients arrivent et repartent avec le sourire », précise l’ancien dirigeant de PME qui vient prêter main-forte dès qu’il le peut. « Servir le client, mais aussi aider à apprendre à lire et à compter, c’est un vrai bonheur ! » Bien sûr, tout ne s’est pas fait en un jour. Le projet du restaurant a mis 3 ans pour aboutir et a permis de donner un nouveau souffle à la Pension de famille ouverte en 1993, en associant les habitants. Et sans l’aide financière de la Fondation et la motivation d’un noyau dur de travailleuses et travailleurs sociaux, les deux structures n’auraient jamais existé.  

Le collectif, ça soigne !

À Marseille, il y a une adresse tout aussi connue que celle de « La Canaille » à Bourg-en-Bresse. Dans le quartier de la Belle de Mai, « les Mécanos du cœur » ont ouvert leur garage solidaire en 1997. Ici, c’est la mécanique qui est à l’origine du lien social et de l’entraide. 2 anciens bénévoles aujourd’hui employés à plein temps font tourner le garage avec l’aide précieuse de Tatiana, Josette ou Dominique, bénévoles en charge des prises de rendez-vous et de l’administratif. « Les Mécanos du cœur, ça fait dix ans que je les connais ! J’ai toujours travaillé comme saisonnière dans la restauration, et ne pouvais pas me passer de ma voiture, mais débourser 700 euros pour des réparations, c’était impossible. Les devis dans les garages normaux, c’est à tomber par terre… Ici, je paye trois fois moins cher et ma petite Clio roule toujours ! Sans ma voiture, pas de travail, pas de relations familiales et amicales, c’était vital pour moi et ça l’est toujours », raconte Marie, aujourd’hui à la retraite. « Les Mécanos du cœur, c’est bien plus qu’un garage, c’est beaucoup de bienveillance, d’écoute et d’accueil ; on essaye toujours de vous arranger… c’est un lieu fraternel, tout simplement. On retrouve de la confiance quand on est soi-même « en panne » ! »

Réparer les moteurs et les accidentés de la vie, David Matip a poussé la porte du garage il y a 10 ans avec la voiture de sa belle-mère. Aujourd’hui, il est à la tête de l’association. « Il suffit de regarder les visages des personnes quand elles arrivent et quand elles repartent, ce ne sont plus les mêmes ! C’est incroyable ce qui se passe ici. On répare presque toutes les pannes au plus bas prix ; ici, 65 % de nos adhérents sont bénéficiaires des minima sociaux. Mais surtout, chaque propriétaire participe à l’intervention sur son véhicule, on partage la bienveillance et l’expertise. On réalise 700 réparations par an. L’objectif c’est de favoriser la mobilité des personnes et leur autonomie ; éviter aussi les réparations sauvages et les accidents… », explique David. Plaquettes de frein, vidange… la formation est individuelle et à la carte et pour compléter le tout, les adhérents sont invités à des repas festifs. « J’y vais une fois par an, ça permet de garder le lien avec les autres clients ; on apporte son écoute, on échange ; on s’aperçoit qu’on n’est pas seul à avoir des problèmes, il y a beaucoup d’entraide, on reprend confiance en soi », note Marie. Et David de reprendre : « En ce moment, on réfléchit à la location solidaire de véhicules à 10 euros par jour. » À Marseille, la réputation des Mécanos n’est plus à faire, la Caisse d’allocations familiales vient de subventionner l’association pour la réparation des deux-roues afin d’ouvrir aux jeunes les portes du garage. Enfin, en 2027, il sera équipé d’un simulateur pour Personne à mobilité réduite (PMR) : « On ne veut oublier personne. »

Etre_humain_#133
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