lls sont 2,7 millions de ménages à attendre une réponse positive à leur demande de logement social. Parmi eux, en 2022, à la suite d’une séparation, Mohamed entame les démarches administratives en fournissant toutes les pièces exigées. « C’est toujours la même chose. Ils me disent que je ne suis pas le seul dans cette situation. La dernière fois, on m’a même dit qu’il fallait que je patiente, que ça pouvait prendre huit ou dix ans. »Sylvaine aussi espère obtenir un jour un logement pérenne. À soixante ans, elle est mise à la porte par son ex-mari. « C’est très dur de vivre ça. Je veux juste être chez moi, c’est tout. J’ai un travail, je pourrais payer un loyer. Mais pas au prix du marché privé, c’est trop cher. On demande de gagner trois fois plus que le montant du loyer, sans compter la caution ! » Sans nouvelle depuis son recours Dalo en juillet 2025, Sylvaine se sent « perdue ». « Je ne sais jamais qui pourra m’accueillir. Mais je préfère ça que d’être à la rue. Chez ma cousine je peux rester trois ou quatre jours. Il ne faut pas que j’abuse non plus. Alors je vais chez unetante, et puis chez une amie. Parfois, je dors à l’hôtel. » Ophélie habite également Paris ; elle, n’a aucune ressource financière pour le moment. « Mais même si je travaillais, il y a la situation de ma mère qui a des gros problèmes de santé. Il faudrait que je trouve un appartement proche de chez elle, dans le 19e arrondissement. Et pour ça, mon seul espoir, ce serait de trouver un logement dans un Hlm. »
Les cas de Mohamed, Sylvaine et Ophélie sont loin d’être isolés. Et la Fondation pour le Logement soulignait dans son 31e rapport sur « l’État du mal-logement en France », que près de 600 000 personnes étaient concernées. D’après l’ENL (Enquête Nationale Logement) 2013, parmi les 5,1 millions de personnes ayant connu un épisode d’absence de logement personnel au cours de leur vie, 70 %, soit environ 3,5 millions, ont eu recours à un hébergement chez un tiers.
En 2020, 590 000 personnes étaient hébergées chez des amis, cousins, oncles et tantes ou chez leurs propres enfants (hors parents), soit une augmentation de 15 % en sept ans. Enfin, en 2024, 36 % des ménages prioritaires au titre du Droit au logement opposable (Dalo) étaient hébergés chez un tiers.
Cohabiter tant bien que mal
Solution transitoire contrainte, l’hébergement chez un tiers touche des individus aux profils et aux parcours de vie très variés. De plus en plus de jeunes adultes – étudiants ou actifs – sont obligés de vivre sous le même toit que leurs parents, faute de revenus suffisants.
Parmi les autres situations, on trouve : la séparation de couple ; la décohabitation entrepersonnes sans lien de parenté ; l’hébergement chez l’employeur (pour le personnel demaison ou les saisonniers) ; l’accueil communautaire de personnes primo-arrivantes sur le territoire ; l’hébergement d’appoint de court terme pour surmonter les aléas de la vie. Anxiété, troubles du sommeil, sentiment de honte ou de dévalorisation… Sylvaine, change régulièrement de lieu d’hébergement. « Partout où je vais, j’ai appris à me faire la plus discrète possible. À m’effacer presque. Parfois je me sens perdue. » Mohamed parle d’une vie « désordonnée ». Lui aussi fait partie de ces personnes sans logement autonome nihébergement pérenne pour se poser. Il ne se sépare jamais de son petit bagage pour dormir là où quelqu’un voudra bien l’accueillir. « Lorsque je vois ma fille, c’est toujours dehors. Au début, j’étais chez mon frère ; mais la situation n’était plus possible. Il avait besoind’intimité. Pour lui aussi, c’était compliqué. C’est difficile de devoir toujours s’adapter auxcontraintes de l’autre, partir quand celui qui vous héberge reçoit quelqu’un. Je ne suis pas un gamin quand même ! Mais voilà, je n’ai pas le choix. Quand tu n’as pas de logement, tu es un peu partout et nulle part. Tu ne peux avoir de projet. » La pression peut être verbalisée ou ressentie. Fabien, cuisinier de 28 ans, sait que son sort est entre les mains de son ami. « Il m’a prévenu : je veux bien t’héberger mais montre-moi que tu veux vraiment t’en sortir. Je sens bien qu’il commence à en avoir marre de m’avoir sur le dos. » Cette peur de se retrouver à la rue, Mme Poirson nous en parle à travers un épisode qui l’a particulièrement marquée. Médecin à la retraite, elle héberge depuis trois ans une famille colombienne : « Un jour jeconfie au grand-père que même si je recevais les miens, il n’était pas question que lui et safamille s’en aillent. Quelques minutes plus tard, sa fille m’appelle prise de panique : vousallez nous mettre dehors ? Leur inquiétude est permanente. »
Cinq autres membres de la famille colombienne occupent désormais le deuxième étage de la maison de Mme Poirson. Pour garantir un minimum d’intimité pour chacun, elle a entrepris plusieurs aménagements. « C’est un changement de vie complet.
On vit chez soi et pas tout à fait chez soi. Nous on a de la chance, on a de l’espace. Mais nous partageons toutes les parties communes : salle de bains cuisine et salle à manger. Et ce n’est pas toujours évident…»
Outre la promiscuité qui fragilise la situation, d’autres situations soulignent la vulnérabilité dans laquelle se trouve les personnes hébergées. « Être hébergé chez un tiers locataire, c’est le risque d’être un jour la victime collatérale d’une expulsion locative », nous confie Marianne Yvon, responsable de l’Espace Solidarité Habitat de la Fondation pour le Logement, dont la vocation est d’accompagner les personnes mal logées et en difficulté en Île-de-France. « Nous sommes confrontés aux situations des personnes hébergées chez des tiers à deux moments. Au début d’une procédure d’expulsion, où nous rencontrons des occupants sans droit ni titre : ce statut les prive de certains dispositifs ou droits. Cela ajoute de la précarité à la précarité. En fin de notre accompagnement, quand aucune solution de relogement ou un maintien n’a été trouvée. Les ménages expulsés sans mise à l’abri, échappent à la rue en étant hébergés chez une relation amicale ou familiale. »
Marianne se souvient de cet homme, devenu soignant-aidant pour sa mère gravement malade. Pour s’occuper d’elle, il abandonne son logement. Lorsque qu’elle décède, lui et ses deux filles se retrouvent à la rue, sans possibilité de recours à l’ARPP (Accompagner et Reloger les Publics Prioritaires), solution de relogement à Paris et sa banlieue, pour accompagner les ménages dans leur parcours d’insertion.
Reconnaître pour agir
Une meilleure reconnaissance institutionnelle des personnes hébergées de manière contrainte permettrait à de nombreuses personnes de ne plus passer sous les radars dans les statistiques de mal-logement. Par ailleurs, renforcer la coopération entre les différents acteurs – publics, associatifs et citoyens – et l’accompagnement social, s’avère indispensable. Enfin, les dispositifs éprouvés doivent être développés au niveau national et les politiques du logement engagées vers plus de régulation.
Pour répondre efficacement au besoin vital que constitue le logement, il faut produire davantage de logements abordables ; mener une politique de prévention des expulsions ; proposer des aides sociales plus performantes et faciliter la délivrance de titres de séjour.
S’attaquer au phénomène croissant de l’hébergement chez des tiers relève d’un choix résolument politique.