« Loger, c’est faire gagner la vie »

Le logement est un besoin vital et un droit fondamental. Et pourtant, entre 5 000 et 6 000 personnes dorment dehors chaque soir, dont plus de 2 000 enfants.
12.01.2026
8 min
Crédit : Seb Godefroy

« La descente aux enfers » : c’est ainsi que Steve qualifie les 3 années qu’il a passées dans la rue il y a moins de dix ans. « La rue, c’est la guerre. La honte et l’isolement en permanence. » Tout de suite, il enchaîne : « Et puis, il y a eu mai 2025. Je n’oublierai jamais. » Il y a 8 mois, Steve s’est installé dans un studio de 19 m2, dans le centre-ville de Toulon. « J’ai l’espace qu’il me faut, c’est facile à nettoyer, j’ai pris mes habitudes. Je dors enfin ! Et puis l’hygiène, bien sûr, avec de l’eau chaude quand je veux ! La vaisselle, le ménage, les papiers… je suis redevenu la personne que j’étais avant, celle que j’aurais toujours dû être, celle qui me rend l’égal des autres. J’ai retrouvé mon autonomie, c’est ma plus grande victoire. Ma prochaine étape, ce sont les soins dentaires… et puis acheter une voiture, pour pouvoir élargir ma recherche d’emploi.» À 43 ans, Steve s’est retrouvé. Celui que ses camarades de galère appelaient « Dracos » n’est plus. Il s’est effacé pour « laisser la place à l’original », dit-il avec fierté, de cette voix cassée par la cigarette et la vie d’avant. La fierté, l’énergie, la santé : Steve sait qu’il doit tout cela à son logement et au soutien d’Archaos, l’accueil de jour où il continue de se rendre pour aider toutes celles et ceux qui sont encore dans la galère. « Avec Archaos, j’ai pu être accompagné jusqu’au logement et trouver un travail. Car avoir un toit, c’est formidable, mais le plus dur, c’est d’y rester ! Redevenir autonome après des années de rue, ça se gagne… »  Depuis 12 ans, l’association toulonnaise et la structure de gestion locative Itinova travaillent main dans la main, pour permettre aux plus vulnérables de sortir de l’exclusion et d’accéder au logement. Sous le dispositif « De toit à moi », se réalise un travail de dentelière qui sauve des vies. « La première chose que l’on remarque, c’est la transformation physique. Il y a le visage d’avant et le visage d’après, celui du repos, de la sécurité, de l’hygiène. « Donner une clé, c’est la 1re étape du total rétablissement », note Nathalie Germain, cheffe de service d’Archaos.

J’ai gagné !

L’association réalise en moyenne 8 entrées dans le logement chaque année et en 12 ans, date de création du dispositif, elle n’a connu qu’un seul échec. « Depuis peu, l’État nous finance en partie, mais c’est la Fondation qui nous a permis de mettre en place cet accompagnement qui comporte une clause essentielle, le non-abandon. Il y a forcément une période de stress, une fois arrivé dans le logement. Quand Steve nous a dit qu’il était prêt, on lui a fait confiance et on ne l’a pas lâché ». « J’ai eu besoin de temps pour gérer seul tous les papiers. Bientôt le bail sera à mon nom, pour l’instant je suis sous-locataire d’Itinova et je travaille à la Banque alimentaire, 20 heures par semaine. C’est un chantier d’insertion, ça me permet de compléter mon RSA et mes APL. Mais maintenant que je me suis en pleine forme, je veux un emploi stable, durable, j’ai retrouvé la force pour. Je suis un homme fier car j’ai gagné, je m’en suis sorti. » Depuis qu’il a retrouvé sa dignité et son autonomie, Steve se projette avec entousiasme. À la sortie de la ville, au 10e étage de son appartement, Malik, qui fréquente aussi l’accueil de jour Archaos, ajoute : « Le logement a rendu concret mes responsabilités et ma vie de couple. Tous nos papiers sont à nos deux noms. Avoir une famille, j’en ai toujours rêvé. Dans un logement, le dialogue et le partage, c’est tous les jours ; dans la rue c’est impossible. Et puis d’entendre mes voisins me dirent « Bonjour Monsieur », je suis au paradis ! On ne roule pas sur l’or avec ma femme et mon fils, mais on est heureux. On est heureux à l’intérieur et j’ai envie de donner à mon tour comme on m’a donné, c’est pour ça que je suis bénévole à l’accueil de jour. »

À l’autre bout de la France, près de Metz, « Manu » recouvre doucement la santé et le goût du bonheur. « J’avais une vie normale, une femme et un fils. Et puis tout s’est écroulé. J’ai tout perdu. Je me suis retrouvé seul, j’ai perdu mon travail, puis j’ai été expulsé. » Depuis, Manu est constamment angoissé. La peur d’être à nouveau mis dehors le hante. « Cette peur a détruit ma santé, je me shootais à la codéïne tous les jours. Ici, je commence à sortir de cette addiction. Et j’ai renoué avec mon fils, Noah. » Le visage de Manu s’éclaire immédiatement. C’est à la Pension de famille de Woippy où ilvit depuis 2 ans qu’il a retrouvé un équilibre psychologique, dans son petit studio, à l’étage de la grande maison où les habitants se retrouvent pour partager repas et activités, sous la houlette de deux hôtes. « Je me sens en sécurité, je reprends confiance en moi. Je sais que je peux compter sur Laurie et Héloïse pour m’aider. J’ai repris le sport, j’ai réussi à perdre 35 kg en 3 mois ! » Depuis qu’il a un logement, Manu soigne le diabète qu’il a développé dans la rue. « Dehors, j’avais peur tout le temps, je mangeais sans arrêt n’importe quoi pour me sentir costaud. Ici, ma vie a complètement changé, je sais qu’ il ne m’arrivera rien. Je cuisine, je me nourris bien, je m’occupe de mon intérieur. L’angoisse diminue petit à petit. C’est grâce à la Pension de famille que je revois mon fils. J’avais trop honte de moi, avant. » À la Pension de famille, Manu a rompu avec l’isolement, entouré des 13 autres habitants qui se reconstruisent petit à petit, comme lui. La dignité revient, les sourires sont plus nombreux, le regard moins fuyant. « La Pension me permet de faire tous ces progrès. Je les fais pour Noah. » L’an dernier, plus d’une Pension de famille sur 4 produites en France a été financée par la Fondation pour le Logement ; cette offre de logements très sociaux a permis à des dizaines de personnes en grande précarité de commencer à renaître.

Tout redevient possible« Le logement, c’est un droit fondamental », Guillaume Girard, responsable du pôle Urgence à l’association « Saint-Benoît Labre », ne cesse de le répéter. « On a 2 priorités, mettre à l’abri les personnes à la rue et les sortir durablement de l’urgence. On essaye de débloquer tous les freins pour permettre l’accès au logement. » En 2024, 127 accès définitif au logement ont été effectués par l’association… sur 5 355 personnes accueillies dans les 7 centres d’hébergement d’urgence rennais qu’elle gère. « On accueille énormément de travailleurs pauvres. Avant, à Rennes, il fallait attendre 10 mois en moyenne pour avoir un logement social ; aujourd’hui, il faut plus de 4 ans. De plus en plus de monde reste sur le carreau et d’abord les plus précaires, dont beaucoup de femmes. Clairement, on manque de logements accessibles aux plus vulnérables ; la moitié de notre public pourrait s’installer durablement dans un logement et s’intégrer dans la société. Natacha, la cinquantaine, est installée avec son fils, Emmanuel, 8 ans, dans un logement social rennais depuis 2023. « Dans ma vie d’avant, il y a eu la rue, puis l’hébergement et le harcèlement. On vivait enfermés dans une chambre, on ne pouvait pas utiliser la salle de bains ni la cuisine comme on voulait, je payais pourtant un petit loyer. Ce n’était pas tenable. »  Prise en charge et accompagnée par le Centre d’hébergement et de réinsertion sociale de l’« Asfad » en juin 2023, Natacha s’est installée dans un T3 le 1er octobre 2025. « J’ai enfin une vie normale. Mon mari nous a rejoints depuis Haïti, nous sommes à nouveau une famille. Mon fils a retrouvé le sommeil, il a son intimité ; il n’arrête pas de me dire : « Ne rentre pas dans ma chambre, s’il te plaît ». On en rigole, mais je le vois se construire ; il va pouvoir devenir un homme, ici, chez nous. »

Etre_humain_#130
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